mercredi 20 avril 2016

13 avril 2016 - 13h40


Tout commence lundi 11 avril - 6h14... 

Moi, assise à la table du petit déjeuner, mon verre d'eau et 3 comprimés.
"Ces comprimés bloquent les hormones de grossesse. C'est pour commencer à préparer le travail"

Je regarde cette boîte, ces comprimés, il me faut un moment... 

Pour la première fois depuis deux semaines, je pose ma main sur mon ventre, je ferme les yeux, je respire calmement et je lui parle : "Tout va bien se passer ma petite framboise, je te le promets. Maman et papa sont là. Cela peut te paraître bizarre et méchant ce que l'on va faire, mais ton petit coeur ne bat pas très bien et tu es très handicapé. On ne veut pas que tu souffres, que tu es peur. Sache que l'on t'aime, on t'aime très fort déjà, toute aussi petite framboise que tu sois. C'est tout cet amour qui nous pousse à ça, s'il te plaît ne nous en veut pas..."


Et j'avale ces cachets, en me demandant qui suis-je vraiment pour avoir le droit de vie ou de mort comme ça, sur mon enfant ? 

Un tout petit enfant... Serais-je vraiment une bonne mère quand j'ai été capable de faire ça ? Je l'ai voulu si fort, je l'ai tellement attendu... Et là, je ne peux plus...

Moi qui crois fort au Karma, je crois que là il vient de prendre un sacré coup ! 

À peine arrivée au travail, je sens une forte nausée arriver. La dernière nausée de cette grossesse éphémère, de ces 15 semaines avec mon bébé. Les cachets font plutôt vite effet puisque le midi, je prends un vrai repas, le premier depuis 3 semaines. Un repas à la saveur bien amère...

 "Ma petite framboise est certainement déjà partie..." 

Mardi 12 avril - 16h55 

Nous voilà au 2ème étage de la maternité de Croix-Rousse, baptisé "Pathologie de la grossesse". Et non, il n'y a pas que dans Grey's Anatomy que ce service existe !

J'ai quitté le travail plus tôt, j'ai laissé mes instructions à tout le monde  : "Hey les gars, vous mettrez bien un brin d'eau dans mes plantes svp??? Je ne vais pas être là d'un petit moment!"

J'ai mes étiquettes, mon bon d'admission, ma carte de groupe sanguin. Je me présente au bureau des sages-femmes, je me sens toute perdue...

"Vous êtes au bon endroit, ne vous inquiétez pas. Si vous avez vos étiquettes et votre bon d'admission surtout ne bougez pas d'ici"

Je sais pas, soit elle a vu sur mon visage que j'étais terrorisée, soit elle a vraiment peur que je prenne mes jambes à mon cou ! Ça doit arriver peut-être...

On m'installe dans ma chambre, on me donne un bracelet d'identification. Mon Lolo et le Bapt m'écrivent à ce moment là, je ne peux m'empêcher de leur dire "hey, regardez, je suis comme une vache au salon de l'agriculture !! Je suis taguée !" Lolo arrive même à faire de l'humour :"meuuuuh non!". Ça me fait rire, il s'en veut de ne pas trouver les mots dans cette situation. Il n'y a pas à s'en vouloir, tout va bien.
Enfin presque... 

Parce que chaque fois que la sage-femme ou le médecin me demande si ça va, je me mets à pleurer...
On m'explique une nouvelle fois comment ça va se passer:

  • Insertion d'un bâtonnet d'algues pour dilater le col, 
  • Déclenchement des contractions, 
  • Descente en salle d'accouchement, 
  • Pose de la péridurale, 
  • Poche des eaux à percer, 
  • Puis attendre... 
On me demande si j'ai fait un choix pour l'état civil de ce petit bout, on nous fait remplir des papiers et des papiers... On me pose mon cathéter et on me prélève encore quelques tubes de sang...


On me répète que je ne dois pas avoir mal, que l'on va prendre en charge ma douleur. Que je ne dois surtout pas hésiter à parler, à demander, que tout le monde est là pour moi. Que la communication avec l'équipe est importante. 

J'ai entendu les formateurs répéter 100 fois ces choses à nos élèves. Aujourd'hui c'est à moi qu'on les énonce, c'est fou...

 En tout cas, toute cette bienveillance, cette absence de jugement de valeur fait du bien. Je me sens en sécurité ici, je me sens bien.

Le soir, l'interne de garde passe me voir pour me placer le fameux bâtonnet d'algues. Il a le malheur de me dire "Oh ça va, vous avez l'air de bien le vivre". Mon sang ne fait qu'un tour, mais c'est avec calme que je lui dis : "Quand cela fait 2 semaines que l'on vous dit que votre bébé est condamné, vous avez le temps d'intégrer la nouvelle, de vous y faire. Est-ce que me rouler en boule dans un coin et déprimer changera quelque chose ? Non, je crois pas. Est-ce que pleurer H24 à l'injustice me rendra mon bébé ? Non plus ! Je fais peut-être bonne figure, mais la douleur est là, elle, la culpabilité aussi !"

Le médecin n'a rien trouvé à ajouter à mon discours. Dire que la sage-femme avait peur que ça soit dans son équipe qu'il y ait des maladresses, des défauts de communication !

Mercredi 13 avril - 7h05 

On vient me réveiller, me confirmer qu'une salle d'accouchement est bien libre et prête à me recevoir pour 8h.

On m'amène de quoi déjeuner et surtout les premiers comprimés pour déclencher les contractions. On m'accompagne en salle. 

On équipe chéri d'une belle blouse et de sur chaussons verts. Moi, j'enfile la blouse et j'observe toute cette salle, tous ces appareils... Je sens une vague de panique monter en moi, je déteste les hôpitaux, les larmes ne sont pas trop loin.


Assise tranquillement au bord du fauteuil, chéri tente de me rassurer. Mais là: coup de poignard dans le ventre. Je viens de ressentir ma première contraction. La première de ma vie : ça n'aura pas été bien long...

Je n'ai pas le temps de paniquer ou même de me demander si c'est vraiment douloureux ou pas. Parce qu'au même moment, arrive toute une équipe d’anesthésiste pour la pose de la péridurale. 

On fait sortir chéri, on me met des électrodes partout, on me relie à des écrans, on me met le bracelet pour la tension et on me positionne pour placer la péri.

Et là, c'est vraiment trop. Je sens que je vais déborder. Alors que je suis dans les bras d'une infirmière pendant que l'anesthésiste positionne ses aiguilles dans mon dos, je me mets à pleurer.

Parce que c'est trop.
Parce que cette putin de péri, c'est en octobre que je devais l'avoir, pas en avril !
Parce que je devais être prête à affronter tout ça, je devais avoir lu des témoignages, échanger sur des forums, être allée à des cours d'accouchement! Alors que là je ne suis que surprise et effrayée par tout ce qui m'entoure, je suis épuisée, je veux mon bébé...
Parce que oui, pour la première fois depuis le 1er avril, j'avoue que tout ça est injuste! 

Une fois tout le monde dehors, à nouveau aux côtés de mon mari, je reprends toute maîtrise de moi.

Les sages-femmes reviennent, toutes les demi-heures environ, pour percer la poche des eaux, pour remettre une dose de cachets pour les contractions et évaluer où l'on en est. Vers midi, on me fait même pousser, mais mon col est encore trop fermé.

Entre deux visites, je somnole. 

Chéri d'amour ne cesse de surveiller le moniteur, ma tension ne faisant que chuter, il est inquiet.


Puis, vers 13h30, tout s'accélère. 

Je sens plus de contractions, alors on force un peu sur la péri.
Je vois tout ce monde qui s'agite et, la sage-femme qui d'une petite voix m'annonce

"Il est là. Je vais l'emmener et prévenir le médecin pour qu'il retire votre placenta". 

Je ne l'ai même pas senti passer. Je ne l'ai même pas vu. Je reste très bête devant ce qu'il vient de se passer. C'est vraiment bizarre de ne pas se rendre compte que l'on vient d'accoucher, que tout est fini. Je regarde chéri, je regarde le moniteur.

Nous sommes le mercredi 13 avril - 13h40, et nous sommes devenus parents d'un enfant sans vie.

Quelques minutes plus tard, la sage-femme revient.
"J'ai vu et préparer votre enfant. Il fait 44g. Je ne peux que vous confirmer le diagnostic de sa nuque, vraiment trop importante pour le développement de sa tête et de son coeur. Connaissez-vous le sexe de votre bébé ?
 - Non, pas encore
 - C'est un garçon"

 Chéri D'amour et moi avons donc eu un fils. 

Quand je me tourne vers lui, je vois ses yeux briller. J'ai l'impression que c'est ce détail qui rend tout d'un coup tout ça réel pour lui. Le déclic qu'il attendait pour tout comprendre, pour organiser sa pensée et y mettre de l'ordre. Le déclic pour avancer.

"Souhaitez-vous le voir ?" Oui, nous le voulons. 

Nous en avons besoin, pour faire notre deuil, pour avancer.
On nous apporte d'abord la photo faite pour mon dossier obstétrique, pour nous préparer. Parce que ce n'est pas facile de voir un bébé à ce stade, aussi petit.
Même après cette image, nous insistons pour le voir, en réel.

Notre fils. Notre petite framboise. 

Si petit qu'il tient dans le creux d'une main, tout emmitouflé dans sa petite couverture. Son visage déjà défini, ces drôles de yeux nous regardent.
C'est bête mais en le voyant je souris, je suis soulagée, apaisée.

"Repose en paix mon petit ange. Mon fils..." 


Aujourd'hui, suite à une IMG à ce stade de grossesse, la loi et l'administration nous donnent plusieurs choix. Le notre a été de faire inscrire ce petit bout sur notre livret de famille, sans prénom.
Il est si petit, nous avons eu si peu de temps pour nous projeter que nous n'avions pas réfléchi, ni envie de donner un prénom. Certes, nous avons une liste de prénom, mais nous les avons pensé pour des enfants vivants. Pas pour un mort...

 Il était important, par contre, qu'il soit sur notre livret de famille, parce que notre fils fera toujours partie de notre histoire, et que notre future famille à le droit de savoir. Que nous ne voulons jamais l'oublier car, s'il n'a vécu que quelques semaines à travers moi, il nous apporte déjà beaucoup de force et d'espoir dans nos vies.

Jeudi 14 avril - 12h30

Nous sommes de retour à la maison, pour commencer notre travail de deuil, pour reprendre des forces moralement et physiquement. 

Enfin, presque, puisque Chéri doit se rendre immédiatement au travail. D'ailleurs, je trouve ça un peu moyen que le conjoint n'est droit à rien quand la naissance a lieu avant 22SA. Après tout, il est tout aussi présent à 15SA qu'à 22. Il souffre tout autant de la perte de ce bébé. Là pour le coup, il y aurait quelque chose d'intelligent à réformer... 

J'entame mon travail de guérison. Tout le monde me parle d'aller voir une psy. Mais pour le moment je ne peux pas. Avant, j'ai besoin d'avoir des questions, d'avoir anticipé ce qui m'attend. Alors je me documente, je lis, je partage des témoignages. C'est mon moyen de guérison à moi, là, tout de suite, maintenant.

La psy on verra, après les prochains RDV avec les docteurs. Car oui, il va y'en avoir...

Pour le moment, je ne regrette peut-être qu'une chose: c'est de ne pas avoir insisté auprès de Chéri d'Amour pour lui donner un prénom. Pas forcément un qu'on avait choisi, mais un autre.
Parce que là, j'ai l'impression d'avoir été inhumaine, d'avoir dépossédé mon enfant de toute identité, de toute humanité.

Mais c'était au dessus des forces de Chéri. Et je lui dois bien ça, lui qui a été bien plus courageux que moi, lui qui m'a regardé souffrir en silence, qui m'a soutenu et épaulé quoi qu'il arrive.


 Et il préfère parler de notre enfant en disant "mon fils". Notre fils.  

Ça me brise le coeur de l'entendre à chaque fois, mais c'est tellement vrai, c'est notre fils.
Notre fils aîné, premier de ce qui sera, j'espère, une future grande et belle famille.

 Notre fils aîné, pour toujours.


Pour clore cet article, je voulais redire toute ma reconnaissance à l'équipe de la maternité et du diagnostic anténatal de la Croix-Rousse. Tant d'écoute, de soins, de bienveillance, c'est juste merveilleux, surtout quand nous vivons des moments aussi durs. 



12 commentaires:

  1. Je n'ai pas de mots, juste une envie, celle de te serrer bien fort dans mes bras.

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    1. Envoyons nous plein de câlins <3<3<3
      Après tout, ça fait vachement de bien !

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  2. Je pense très fort à vous. Bises ma bichette. Je vous souhaite une grande et belle famille... ❤❤❤

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  3. j'ai lu... j'ai eu les boules... vraiment!
    je ne saurais que dire d'autre, je voulais juste me manifester pour que tu saches que tu es lu ! c'est si bouleversant, je n'imagine même pas comment toi tu dois être!

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    1. Les premiers jours ont vraiment été durs. A pleurer pour un rien, à ruminer tout en sachant que, de toute façon, cela ne servait à rien.
      Puis on a décidé de changer d'air, pour quelques jours. Aller voir la mer,faire de très très longues balades...

      Aujourd'hui ça va mieux. On va prendre notre temps avant de retenter l'expérience, mais ça va le faire :)

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  4. Dans mon précédent commentaire, je disais donc que j'avais commencé par écrire un autre commentaire mais que je m'étais trouvée maladroite. Je voulais juste vous dire que je pensais très fort à vous. Que j'étais sûre que vous alliez réussir à construire votre bonheur en même temps qu'une jolie famille. Parce que vous êtes des gens géniaux. Que ton sacrifice pour le deuil de ton mari était très beau. Et que vous pouviez être fiers de vous parce que vous êtes très courageux. Et je vous fais plein plein de bisous de courage et de réconfort.

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    1. Merci pour ce magnifique message ma belle !
      J'espère de tout coeur que tu as raison et que nous allons y arriver !

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  5. Mon meilleur ami est en train de vivre ce cauchemar juste là maintenant :( Je n'ai pas su retenir mes larmes en lisant votre histoire.
    Je vous envoie du courage, de la force pour surmonter cette épreuve tout en vous souhaitant de pouvoir fonder la famille dont vous rêvez !

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  6. Je n'ai pas de mots, cela doit être une immense souffrance pour toi et ton chéri :-( C'est si triste... Cela ne remplacera jamais votre fils, mais je vous souhaite tout de même une future grande famille et beaucoup de bonheur pour l'avenir :-)

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  7. Tu as énormément de courage ! Je ne peux que te, vous, souhaiter le meilleur pour la suit !

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  8. Plein de courage, plein de pensées ++++

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A bientôt